Art & Culture

Les Saint Pères, Le miracle dans l’édition

Par Tatiana S., le 19 mars 2020, mis à jour le 23 octobre 2020
Voyage au bout de la nuit
livre les st pères

Le débat est clos.

On sait que le siècle prochain ne sera pas celui du livre, le livre est le nid à poussière de demain que l’on aperçoit dans ce meuble ancien appelé bibliothèque.
La tablette, plus petite, plus pratique, plus verte et plus encore, est l’avenir. Le livre de poche pourrait survivre, s’il était nécessaire. Il coûte moins cher qu’un e-et il se collectionne bien. Il restera toujours en jeans (une petite concession faite au Seigneur des Anneaux et à Guerre et Paix, échappée in extremis au café-auto, qui ne pourrait jamais se glisser dans la poche…).

Les Saints Pères n’ont pas démissionné. Récemment installée à Cambremer, dans le Calvados, la jeune maison d’édition (2 bougies) est une petite entreprise qui n’a pas connu la crise. Si le livre n’a pas d’avenir, le livre épique « de luxe » reste à écrire. A l’heure où l’imprimerie est jetée au pilon par les écrans, ceux-ci offrent un irréductible retour aux sources : la publication inédite des manuscrits originaux, signés de la plume des auteurs classiques et contemporains.

Les têtes d’affiche sont impressionnantes : Nothomb, Vian, Céline, Cocteau, Godard et Jules Verne, le dernier à s’être lancé dans une aventure littéraire en décembre dernier. En coulisses, on ne lésine pas sur les moyens : Babouot, l’imprimeur de La Pléiade et de Bottin Mondain, couronné en 2013 par le label Entreprise du Patrimoine Vivant, produit des livres et leurs coffrets. Le soin apporté à la reliure contraste fortement avec la simplicité de l’écriture, restituée jusque dans les coins les plus aigus de sa chevelure.

« The Way of the Line » pourrait traduire au mieux le mot japonais « shôdo » pour la calligraphie. Écoutez : le chemin vers une sorte de sagesse. Sans le vouloir, l’ébauche devient une œuvre d’art, la calligraphie de l’écriture et le voyeur du lecteur plongé dans l’intimité du texte. Le manuscrit apporte de nouveaux éclairages sur l’histoire que l’on croyait connaître auparavant. Le dos du décor révèle l’origine des personnages, la personnalité de l’auteur, ses contraintes et ses hallucinations.

On y retrouve Boris Vian dont le travail à l’AFNOR (Association Française de Normalisation, aussi monotone que son nom l’indique) est profondément agaçant. L’écume des jours est surtout écrite sur des fiches techniques, parsemées d’illustrations loufoques. On sourira aussi aux vains efforts de la secrétaire de Céline qui, armée de sa plume rouge, part en croisade contre les vulgarités qui jonchent le Voyage au bout de la nuit… le livre s’écrit sous le regard et la magie de l’édition – cette édition dont on dit qu’elle est mourante – et revit, donnant au lecteur le sentiment privilégié d’avoir la clé du bureau. Ce sentiment est renforcé par la rareté des livres, imprimés en 1000 exemplaires et numérotés à la main.

Ainsi, un projet grandiose. Ces belles choses ont un coût : 189 € pour les Vingt Mille Lieues sous les Mers. Notez que les gravures originales ont été rendues à une qualité sans précédent, avis aux collectionneurs !

Les six documents rédigés sont principalement en vente sur la plateforme des Saints Pères. Difficile de les amener en Amazonie, où le stock sèche assez vite et où les librairies qui le demandent sont rares… Lorsque ce manque de livres augmente dans une certaine mesure, cela s’explique rapidement : en vendant une plus grande partie de leur stock sur le Web, les Saints Pères échappent à faire payer la dîme à des intermédiaires dont le pourcentage très élevé menacera d’étouffer cette entreprise déjà précaire sur le plan économique. La fabrication de ces textes de qualité étant particulièrement coûteuse, le fait de travailler uniquement avec des librairies entraînera une augmentation des coûts de vente, rendant le travail inabordable pour le grand public.
Certains prétendent que de tels livres sont dénués de mérite, qu’ils sont trop chers, qu’ils ne constituent pas un saut dans le domaine de l’édition, mais une niche… Alors, à quoi bon ? Au moment de la publication du livre, les citations, privées à leurs auteurs, deviendraient sans doute une source de connaissance proverbiale. Espérons qu’il y ait encore un sage pour rappeler le vieux dicton alexandrin : « Non ! Non, c’est beaucoup mieux quand c’est inutile.

Le débat est clos.

20 miles lieus sous les mers

Vingt mille lieues sous les mers, Jules Verne
Originellement intitulé « Vingt mille lieues sous les Océans», il était impossible de ne pas éditer un roman de Jules Verne dont les livres ont été réédités plus souvent que la Bible.
Disponible aux Éditions des Saints Pères au prix de 189€

voyages au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit, Céline
Pesant plus de 5Kg, le titan aurait été apporté à son éditeur dans une brouette par Louis-Ferdinand Destouches.
Disponible aux Éditions des Saints Pères au prix de 249€